Analyse
Théorie de la mesure
Le concept de mesure est né d'une part des efforts de Riemann (entre 1854 et 1866) pour formuler la condition d’intégrabilité d'une fonction bornée dans un intervalle a,b et, d'autre part, des travaux de Cantor et de Harnack (en 1884-1885) sur les ensembles de points Il a été développé par Peano (l887), par Camille Jordan (l 892), par Émile Borel (Leçons sur la théorie des fonctions 1818); les résultats obtenus par ces mathématiciens ont été repris, précisés et généralisés par Henri Lebesgue en 1902-1904 (Leçons sur l'intégration et la recherche des fonctions primitives). Il en est résulté une nouvelle définition de l'intégrale d'une fonction, l'intégrale au sens de Lebesgue, et une série de théorèmes fondamentaux sur la "mesure", exploités entre 1904 et 1910. En 1905, M. Fréchet, puis en 1930, O. Nikodym ont généralisé la notion en introduisant celle de mesure abstraite, largement employée, depuis, dans le calcul des probabilités.
Retour sur l'intégrale de Riemann
L'intégrale de Riemann est, la limite I vers laquelle tend la somme de Riemann dans un intervalle a, b. Cette limite existe si la condition d'intégrabilité de Riemann est vérifiée ; cette condition s'exprime ainsi :
" Pour qu'une fonction bornée soit intégrable sur un intervalle
a, b, il faut et il suffit qu'on puisse diviser a,b
en intervalles partiels tels que la somme des longueurs de ceux de ces
intervalles dans lesquels l'oscillation est plus grande que
,
quel que soit
,
soit aussi petite que l'on veut. "
La longueur d'un intervalle partiel dans a, b est
,
et l'oscillation correspondante de la fonction est
,
valeur maximale de
,
x et y étant deux valeurs de la variable comprises dans
l'intervalle
de longueurs
.
Or, dès 1870, on découvre des fonctions f intégrables
au sens de Riemann dans un intervalle a, b, mais dont la primitive
F(t) de la forme
,
n'a pas de dérivée en certaines valeurs de t dans l'intervalle
a, b. Inversement, on construit des fonctions F, qui
ont une dérivée F' = f(x) qui n'est pas
intégrable au sens de Riemann (c'est-à-dire que f a pour
primitive F mais n'a pas d'intégrale définie !). On en
découvre d'autres présentant des bizarreries encore plus grandes
et la généralisation du calcul des intégrales aux intégrales
doubles n'est pas toujours possible. En bref, la définition de Riemann
ne s'applique pas à tous les types de fonctions : elle manque de généralité.
D'où les efforts de Lebesgue pour éliminer ces impossibilités
en établissant une définition de l'intégrale plus générale
que celle de Riemann.
Mesure d'un ensemble de points (théorie de Borel)
Considérons l'ensemble de nombres réels A = 0, 1. Si un sous-ensemble E de A est la réunion dénombrable d'intervalles disjoints de " longueur totale " s, on dira que l'ensemble E a pour mesure s.
Précisons cette définition. Le terme " dénombrable
" signifie " de même puissance que
*"
(l'ensemble des entiers naturels sans le zéro) ; il doit donc y avoir,
dans E, autant d'intervalles que de nombres entiers, ce qui signifie
que les limites des intervalles ne doivent pas être irrationnelles.
Par ailleurs, la définition ne fait aucune hypothèse sur la
longueur d'un intervalle particulier ; par exemple l'ensemble E = 0,
0,25 peut contenir des intervalles tels 0, 0,01 ou comme 0,2 , 0,204 : le
premier a pour longueur 0,01 et le second 0,004.
À partir de cette définition, on peut en introduire d'autres :
- Si E et E' sont deux sous-ensembles de mesure s et
s', et s'ils sont disjoints (
),
alors la mesure de l'ensemble
est
s + s'.
- Soit une famille d'ensembles deux à deux disjoints, Ei,
dont chacun a pour mesure si ; l'union des ensembles
Ei a pour mesure
.
- Si E a pour mesure s et E' a pour mesure s', alors E - E' a pour mesure s - s'.
- La mesure de l'ensemble 0, 1 est égale à 1.
Toute famille d'ensembles auxquels s'appliquent les définitions précédentes
sont dits des ensembles mesurables ; on désigne leur mesure
par
. La théorie
des nombres réels permettant de dire que tout ensemble ouvert E
de
est la réunion d'une
famille dénombrable d'intervalles deux à deux disjoints, cet
ensemble est donc mesurable par ce qu'on appelle la mesure de Borel. On
peut souligner que, pour mesurer un ensemble ouvert borné E,
les mathématiciens avant Borel, enfermaient cet ensemble dans une réunion
finie d'intervalles; Borel, au contraire, approche la mesure de E par
la somme des longueurs de ses intervalles disjoints.
L'intégrale de Lebesgue
Considérons maintenant l'ensemble de nombres réels a, b de longueur l = b - a ; appelons E un sous-ensemble de a, b et E' son complémentaire sur a, b ; Soit me la longueur totale minimale des intervalles disjoints de E et m', celle des intervalles disjoints de E' (définies comme dans la théorie de Borel). Lebesgue appelle me la mesure extérieure de E et mi = 1- me sa mesure intérieure. Alors l'ensemble E sera dit mesurable et de mesure m si, et seulement si, me = mi = m ; il en sera de même alors pour E'.
Cette définition d'un ensemble mesurable permet d'introduire la notion de fonction mesurable. Soit f(x) une fonction de x et deux nombres quelconques A et B ; la fonction f(x) est dite mesurable (au sens de Lebesgue) si, quels que soient A et B, les ensembles de nombres x vérifiant les relations suivantes sont eux-mêmes mesurables :

(on retiendra que presque toutes les fonctions rencontrées en analyse
sont mesurables).
Nous pouvons maintenant définir l'intégrale de Lebesgue d'une fonction f(x) mesurable, définie sur l'intervalle a, b ; pour faciliter la compréhension de cette définition, nous la décomposons ainsi :
1 - Soit
une
suite indéfinie de nombres croissants, avec
*vérifiant
les relations :
et ![]()
2 - Soit mj la mesure de l'ensemble des valeurs de x qui vérifient
![]()
3 - Si la série
est absolument convergente (voir l'article sur les séries), elle tend
vers une limite IL quand
tend vers zéro et cette limite est l'intégrale de Lebesgue :
![]()
Intérêt de l'intégrale de Lebesgue
La définition de Lebesgue est plus générale que celle
de Riemann, et l'on ne rencontre pas, avec elle, les anomalies signalées
plus haut. En particulier, une suite de fonctions mesurables bornées,
tendant vers une limite, peut être intégrée terme à
terme, ce qui est impossible avec l'intégrale de Riemann. Par ailleurs,
Lebesgue a établi la propriété fondamentale suivante
: si f(x) est intégrable (au sens de Lebesgue) sur l'intervalle
a,b, l'intégrale
est une fonction admettant en tout point f(t) pour dérivée
sauf pour un intervalle de mesure nulle.
Les travaux de Lebesgue furent complétés par ceux d'Arnaud Denjoy (1912), à qui nous avons emprunté la méthode de définition de I2, de H. Cartan, de F. Riez et de quelques autres.


